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Je ne sais si les apôtres réunis autour de Jésus se souviennent des paroles de celui-ci à la multiplication des pains.
Dans cet épisode, Jésus dit qu’il est le Pain de Vie et brusquement sa parole bascule
« Le pain que je donnerai, c’est ma chair pour la vie du monde » Jn 6, 5 puis :
« Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle…. Ma chair est la vraie nourriture et mon sang est la vraie boisson » Jn 6, 54
Cette parole, après la multiplication des pains, scandalise des disciples et il est dit dans l’Evangile : « à partir de ce moment beaucoup de ses disciples s’en retournèrent et cessèrent de l’accompagner » Jn 6, 66 mais cela provoque de la part de Pierre un bel acte de foi : « Seigneur à qui irions-nous ? Tu as les paroles de la vie éternelle. » Jn 6, 68
La réaction des disciples est des plus compréhensibles car comment un homme peut-il se définir comme une nourriture, et il est interdit par la Loi de boire le sang ; celui-ci n’appartient qu’à Dieu car le sang c’est la vie.
N’oublions pas que dans le monde juif, lorsqu’un animal est tué la chair et le sang doivent être séparés ; la séparation implique nécessairement la mort, et ils ont chacun leur propre destination, à savoir la chair est mangée et le sang est versé sur l’autel.
Les juifs ne peuvent manger que de la viande saignée, cela est spécifié dans le livre du Lévitique 17, 11 : « Nul d’entre vous ne consommera du sang ; l’émigré qui réside parmi vous ne consommera pas de sang ».
D’où la réaction de la foule face à Jésus qui dit qu’il faut boire son sang !

Cependant Jésus, à la cène, n’utilise plus le mot chair mais le mot corps.
Ce pain est son corps, mais nous trouvons le mot « chair » dans le prologue au verset 14 où il est dit « le Verbe s’est fait chair ». En d’autres termes la chair nous met en lien avec l’Incarnation qui est le mode de présence de Jésus durant sa vie terrestre.
A la sainte Cène, Jésus réunit ses apôtres pour y célébrer sa propre Pâque. Jésus actualise, réalise ce qu’il a dit à la multiplication des pains, c’est-à-dire qu’il leur dit que désormais ils doivent manger ce pain devenu son corps, boire ce vin devenu son sang ; c’est l’anticipation de sa mort sacrificielle sur la croix. Jésus affirme, et cela nous le trouvons chez les trois évangélistes, qu’il s’agit du sang de l’Alliance, qui est versé, une fois pour toute, pour la multitude et pour la rémission des péchés.

Prenons conscience qu’à cet instant, Jésus dit à ses apôtres qu’ils doivent transgresser le commandement de la Loi que j’ai cité il y a quelques instants.
Et que nous catholiques, depuis 2000 ans, nous vivons cette transgression car nous croyons au plus intime de nous-même que ce vin devient à la messe le Sang de Jésus.
Jésus réalise la nouvelle Alliance en ne faisant pas un sacrifice d’animaux ni en aspergeant l’autel des sacrifices par son sang, mais en offrant sa vie au Père par obéissance.
Je crois profondément
• que la consécration séparée du pain et du vin signifie la mort,
• que la parcelle d’hostie consacrée dans le vin consacré signifie la résurrection.
• Mais je crois aussi que la consécration, la manducation de l’hostie devenue le Corps du Christ, a la dimension d’un repas eschatologique.
La consécration, du vin devenu le sang du Christ, a la dimension du sacrifice.
Et tout est dans la préface pascale n° 5 où il est dit que le Christ est tout à la fois l’autel, le prêtre et l’agneau.
Je suis convaincu que les apôtres n’ont pas compris à cet instant les paroles de Jésus et que le don du saint Esprit leur sera nécessaire.
Le Prêtre que je suis qui, redit chaque jour, en célébrant la messe, ces paroles de Jésus, et vous qui vivez de l’Eucharistie, prenons-nous, tous, conscience de la portée de ces mots ?
Ces paroles ne nous scandalisent pas parce que nous ne sommes pas des juifs qui respectons des principes alimentaires comme ne manger que de la viande kacher.
Ces paroles ne nous scandalisent pas parce que nous ne sommes pas des païens romains qui affirmaient que les chrétiens mangeaient un enfant tué.
Nous sommes bien souvent plongés dans le symbolisme et non pas dans le réel du sacrement.
Prenons-nous suffisamment d’attention à ce que l’Eglise professe !
Le catéchisme de l’Eglise catholique, celui issu du concile Vatican II, affirme
« Dans le Saint Sacrement de l’Eucharistie sont contenus vraiment, réellement, et substantiellement le corps et le sang conjointement avec l’âme et la divinité de notre Seigneur Jésus Christ et par conséquent le Christ tout entier ; cette présence, on la nomme réelle non à titre exclusif, mais par ce qu’elle est substantielle et que par elle le Christ, Dieu et homme, se rend présent tout entier » 1374
Vous le savez autant que moi, un danger nous guette ;
Ce danger c’est celui de la routine !
Certes nous communions chaque dimanche et chaque jour, je célèbre la messe.
Je sais, au plus intime de moi-même que la messe n’est pas un repas ordinaire avec un peu de pain et un peu de vin.
Je sais que chaque messe est un mémorial où est actualisé le sacrifice de la croix.
Mais en même temps la fatigue, la distraction peuvent m’éloigner de ce grand mystère.
Alors la Semaine Sainte et ce jour béni, m’arrachent à la routine et me plongent au cœur du mystère.
Nous ne pouvons pas séparer ce repas de la sainte Cène du grand Vendredi Saint, c’est-à-dire demain, qui doit nous faire saisir en plénitude ce grand mystère de la foi.
Edith Stein affirme, et cela est très beau qu’à la consécration le pain et le vin sont « déifiés ».

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