> Archives > Homélies de Noël > Homélie du 4ème dimanche de l’Avent

Imaginez… oui, imaginez que l’on annonce que du petit village où nous sommes actuellement sortira un héros, un sauveur ! Quelle serait alors votre réaction ? De la fierté sans doute, mais surtout beaucoup de circonspection : Qui est-il ? Comment cela va-t-il se faire ? J’entends déjà les railleries des sphères parisiennes ou des grandes agglomérations : « Mais que peut-il donc sortir de bon de Montmahoux, un si petit village ? »
Vous imaginez quelle put être la réaction, huit siècles avant la naissance de Jésus, lorsque le prophète Michée annonça la naissance d’un roi à Bethléem, la plus petite des localités de la région. Michée, dans la première lecture que nous avons entendue tout à l’heure, prophétisa pourtant que c’est de cet endroit que sortirait « celui qui doit gouverner Israël », à qui l’on a donné le titre hébreu de « Messie » – traduit plus tard en grec par le mot κριστος, « Christ », qui signifie « celui qui a reçu l’onction royale ». Oui, le prophète Michée annonçait à l’époque qu’un roi-sauveur allait naître dans une bourgade des plus insignifiantes.
Nous avons tous une sorte de répulsion spontanée devant ce qui est simple. Notez qu’on ne parle que des stars, des politiciens, des acteurs, des millionnaires… dans les revues et les magazines ‘people’, que les gens achètent dans les kiosques à journaux. C’est triste à dire mais ce que vivent les gens simples, modestes… ça n’intéresse personne ! Nous sommes attirés par les choses scintillantes, éclatantes, clinquantes… La même chose se produit lorsque l’on parle de Dieu : on le situe toujours dans des sphères lointaines, inaccessibles. Comment se pourrait-il, pensons-nous, que celui qui est infini, puisse être proche de nous ? Mais c’est nous qui imaginons Dieu lointain et inaccessible… Et après, on lui fait ce reproche gratuit de ne pas agir. En fait, Dieu est tout proche de nous, plus proche que nous l’imaginons ; plus intime à nous-mêmes que nous pouvons l’être à nous-mêmes ; plus agissant que ce que l’on croit… mais Sa manière de faire n’est pas la nôtre, c’est sans doute pourquoi nous ne reconnaissons que trop rarement son action dans notre vie. Les musulmans commencent chaque prière en disant Allah Akbar, « Dieu est grand ! », c’est-à-dire insondable, inaccessible… Mais nous, chrétiens, nous ne parlons pas de Dieu comme d’un autre, nous parlons à Dieu, et nous lui disons « Notre Père… » car nous le savons tout proche de nous. Un Dieu qui choisit de partager notre humanité en naissant chez nous, comme nous allons le célébrer demain soir, ne peut rien avoir d’un dieu terrible : sa toute puissance ne peut être que celle d’un Amour infini.
Il a bien fallu ces quatre semaines du temps de l’Avent pour nous apprendre à voir différemment. Sans cette conversion du regard, comment reconnaîtrions-nous, dans l’enfant de la crèche, le Christ – « Dieu avec nous » – venu nous rejoindre dans notre humanité ? Les mages venus de contrées lointaines, n’étaient pas encombrés comme nous le sommes par tant de présupposés sur l’inaccessibilité de Dieu. Ils cherchaient un roi-sauveur ; mais ils ne sont pas venus le chercher dans un palais. S’ils n’ont pas eu de mal à le reconnaître dans ce nouveau-né si fragile couché sur la paille d’une mangeoire, c’est que leur cœur était ouvert, disponible à l’inattendu de Dieu.

Pendant tout ce temps de l’Avent, nous avons fait mémoire de la venue de Dieu chez nous : Il est « entré dans le monde » (He 10, 5) il y a plus de deux mille ans. Nous savons aussi qu’Il reviendra à la fin des temps. Mais entre sa venue passée, et son retour à venir, qu’en est-il du présent dans lequel nous nous trouvons aujourd’hui. Si, comme nous le croyons, Dieu est proche de nous, quel est son mode de présence parmi nous ? Comment se rend-il présent à nous ? La deuxième lecture, tirée de la lettre aux Hébreux, répond à cette question.
Pour comprendre ce passage, il faut expliquer ici ce qu’est la fête juive du Yom Kippour, la fête du « Grand Pardon », célébrée une fois l’an. Cette cérémonie est la plus importante dans la tradition d’Israël. Lors de cette cérémonie, le grand prêtre est tenu de sacrifier un bouc et, avec le sang du sacrifice, il asperge l’autel, pour faire ainsi la paix entre Dieu et le peuple d’Israël (cf. Lv 16, 15-16). Ensuite, il étendait les mains sur un autre bouc, pour y transférer toutes les fautes, transgressions et péchés du peuple. « Après avoir ainsi chargé la tête du bouc, il était envoyé au désert » (Lv 16, 21) pour y périr. C’était une manière d’expulser au loin tous les péchés du peuple d’Israël. On peut facilement s’imaginer que ceux qui participaient à une telle cérémonie s’en retournaient chez eux avec un cœur léger : ils étaient en paix avec Dieu. Ces rites leur procuraient l’assurance qu’ils étaient délivrés de tous les péchés qu’ils avaient commis. Ils pouvaient recommencer à vivre comme au tout début, en sachant que l’année suivante une autre cérémonie du Yom Kippour aurait lieu qui les purifierait de nouveau de leurs péchés.
Le Christ Jésus, en entrant dans le monde, nous dit la lettre aux Hébreux, a mis fin à tous ces sacrifices annuels d’expiation pour le péché. Alors que dans les rites anciens on immolait une victime, et qu’il fallait refaire ce sacrifice chaque année, Jésus, en entrant dans le monde, nous a libérés définitivement du péché « grâce à l’offrande [qu’il] a faite de son corps, une fois pour toutes » (He 10, 10).
Dans de nombreuses cultures du monde, lorsque les hommes ont le sentiment d’une rupture avec la divinité, à cause du péché, des fautes et transgressions de toutes sortes, on sacrifie alors un animal dans le but de compenser cette rupture et de recréer le lien. Cet animal sacrifié tient donc le rôle d’intermédiaire. Or, avec la venue de Jésus, médiateur entre Dieu et les hommes, la pratique du sacrifice devient inutile. Pour comprendre cela, il faut être attentif à deux différences essentielles entre le christianisme et les autres religions.
1) Première différence : dans les systèmes sacrificiels, c’est toujours l’homme qui prend l’initiative de réparer sa faute et de se réconcilier avec ce dieu qu’il craint ; tandis qu’avec la venue de Jésus, c’est Dieu lui-même qui a pris l’initiative de venir à notre rencontre, de se rapprocher de nous.
2) Seconde différence : un « intermédiaire » (comme l’animal servant de victime sacrificielle) et un « médiateur » comme l’est Jésus, ce n’est pas du tout la même chose. L’intermédiaire est un troisième terme – ici en l’occurrence un animal, un bouc – qui joue le rôle de « pont » pour rassembler, rapprocher deux réalités : les humains et le divin. Un médiateur, par contre, ne fait pas nombre avec les deux réalités en question, car il appartient, dans son esprit et dans sa chair, aux deux réalités qu’il lui revient de médiatiser. Voilà pourquoi la lettre aux Hébreux insiste tant en disant que Dieu n’a « pas voulu de sacrifices ni d’offrandes », mais que le Christ-Jésus qui vient de Dieu a pris corps dans l’espace et le temps, que l’Eternel est entré dans le temporel, que le céleste est entré dans la matière. Dès lors, en Jésus Christ, il y a du divin et de l’humain. Et le seul moyen, pour nous, de nous unir à Dieu, c’est donc de faire corps avec le Christ. Et le lieu par excellence où l’on fait corps avec Jésus, c’est l’eucharistie. L’eucharistie est donc le mode de présence le plus réaliste de Dieu au milieu des hommes. Les matériaux aussi humbles et modestes que sont du pain et du vin sont ce par quoi Il se rend présent à nous. La présence du Seigneur n’est pas symbolique, elle est réelle ; mais elle passe par la médiation symbolique d’éléments matériels. Pour le dire autrement, en communiant au « corps du Christ » sous la forme du pain consacré, le Christ vient faire corps avec nous et nous avec lui. Et c’est l’Esprit saint qui opère ce lien de communion. À chaque eucharistie, c’est donc la vie divine qui pénètre en nous et nous vivifie, nous divinise : nous sommes donc déjà en Dieu… parce que le Christ est déjà en nous.

Frères et sœurs, Nous voilà « porteurs du Christ ». Le Dieu invisible est là présent, secrètement, au creux de notre corps. Tout comme Marie, enceinte, a porté Jésus dans son utérus, nous aussi, par l’eucharistie reçue, nous portons en nous le Christ. Or, ce que nous avons reçu n’est pas que pour nous, mais cela nous est donné pour que nous le partagions aux autres. Rien ne signale au regard du monde, cette silencieuse « visitation » de Dieu. L’évangile de la « visitation » que nous venons d’entendre nous rappelle comment, lorsque Marie entra dans la maison de Zacharie et salua tout simplement Elisabeth, cette dernière a senti un tressaillement à l’intérieur d’elle-même. Dieu agit aussi simplement que cela. Mais un simple tressaillement ressenti peut bouleverser toute une vie. La transformation du monde ne passera pas par des révolutions. Le monde ne changera que si nous commençons par nous changer nous-mêmes. Dieu transforme le monde en nous transformant de l’intérieur. Il n’a voulu avoir que nos mains pour agir, nos jambes pour aller à la rencontre des autres, nos oreilles pour écouter, notre bouche pour parler.
Nous qui sommes des « porteurs du Christ », puissions-nous devenir une bénédiction pour les autres et les signes tangibles de Sa présence ici à Montmahoux ou là où nous vivons.

S’il ne faut retenir que trois choses des lectures de ce quatrième dimanche de l’Avent, retenons ceci :
1. Jésus ne se présente pas à nous sous les traits du « héros », venu transformer le monde autour de nous. Il se présente humblement à nous, comme un « Sauveur », c’est-à-dire qu’il vient transformer chacun d’entre nous de l’intérieur.
2. Puisqu’il est impossible, par nos propres moyens, d’aller vers Dieu ; c’est Lui qui a pris l’initiative de venir chez nous afin que nous puissions communier à sa vie divine.
3. À chaque messe, en recevant l’hostie, nous faisons corps avec le Christ et nous devenons des « porteurs du Christ ». C’est alors à chacun de nous qu’il revient de transformer le monde autour de nous, de l’embellir avec le force du Christ que nous avons reçue en nous.

P. Jean-François Meuriot, mep
23 décembre 2012

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