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« Voici que je viens vous annoncer une bonne nouvelle, une grande joie (…) : aujourd’hui vous est né un sauveur… » (Lc 2, 10-11). Ce sont les paroles entendues par quelques bergers, cette nuit-là, il y a un peu plus de deux mille ans.
Mais au fait, avons-nous besoin d’un Sauveur ? De quoi aurions-nous besoin d’être sauvés ? Et que signifie « être sauvés » ? Peut-être que certains parmi vous ont déjà, dans le fond de leur cœur et de leur histoire personnelle, une réponse à ces questions ; peut-être que d’autres répondront tout simplement qu’ils n’ont pas besoin de « salut » ; d’autres enfin, ne sauront peut-être pas quoi penser de cette annonce de la naissance d’un « Sauveur », et pour sauver de quoi ?
Oublions un peu ces questions… ou plutôt, commençons par interroger l’évangile de cette nuit pour savoir en quoi consiste ce salut. Chacun de nous sera alors en mesure de décider si oui ou non il accepte ce « salut » qui nous est offert à tous, comme un cadeau de Dieu, en cette nuit de Noël.

Ce qui nous est annoncé cette nuit, c’est la naissance d’un Sauveur. Or, les mots « naissance » ou « nouveau-né », vont justement à l’encontre de l’idée que l’on se fait d’un « sauveur ». On se le représente plutôt comme un adulte, quelqu’un d’âge mûr, qui a de l’expérience, quelqu’un venant comme d’en haut avec gloire et puissance, écrasant ses ennemis, et faisant toutes sortes d’actions éclatantes pour protéger les faibles, rétablir la justice, instaurer de l’ordre là où règne le désordre…
Or, c’est tout le contraire qui nous est présenté cette nuit. L’évangile nous dit que lorsque « Marie mit au monde son fils premier-né ; elle l’emmaillota et le coucha dans une mangeoire, car il n’y avait pas de place pour eux dans la salle commune. » Celui qui nous est présenté comme le Sauveur nous apparaît alors petit, pauvre, fragile, isolé… tout le contraire de l’idée habituelle que l’on se fait d’un personnage exceptionnel.
Aussi paradoxal que cela puisse paraître, Noël, que l’on associe spontanément à la fête et aux réjouissances, est intimement lié à la mort, à la souffrance, et au rejet. Et dès la Nativité de Jésus, la croix est déjà évoquée. Ainsi, dans le passage de l’évangile de Luc que nous venons d’entendre, il est dit que Jésus qui vient de naître est aussitôt « emmailloté ». Être « emmailloté », c’est être enveloppé complètement dans une étoffe. Cela rappelle la façon que l’on avait et que l’on a toujours, traditionnellement au Proche-Orient et au Moyen-Orient (mais aussi en d’autres parties du monde), d’envelopper les cadavres dans des linceuls. Lorsque l’évangéliste écrit que Jésus fut « emmailloté », en fait il ne fait pas autre chose que nous dire que cet enfant qui vient de naître, Jésus, sera le même qui, une trentaine d’années plus tard, sera crucifié et passera par la mort pour nous ouvrir le chemin vers le Père, c’est-à-dire vers la Vie éternelle.
Mais ce qui semble être une faiblesse, à nos yeux, est le signe même – si on accepte de le voir avec les « yeux » de la foi – de la force et de la puissance de Dieu. Combien de bouleversements, dans notre monde, ne sont que superficiels… alors qu’en profondeur, rien ne change. Ce que fait Dieu, c’est tout le contraire : il cherche à nous transformer en profondeur ; et mieux encore que nous transformer : il cherche à nous élever. Et pour nous élever jusqu’à lui – pour nous diviniser, pour nous partager sa vie divine – il s’est abaissé jusqu’à nous, il a « plongé » dans notre humanité : il est devenu l’un de nous. Pour le dire autrement : Dieu est venu chez nous, en la personne de Jésus, pour que nous puissions allez chez Lui. Dieu s’est fait homme, pour que l’homme puisse vivre de la Vie de Dieu. Ce n’est pas moins que cela que Dieu est venu nous apporter. Si Dieu avait agit de l’extérieur, de manière visible et éclatante, il n’aurait touché que quelques personnes tout au plus ; mais en s’incarnant ainsi dans notre monde, en devenant homme à son tour, le Christ Sauveur se fait solidaire de toute l’humanité, mais aussi de toutes nos détresses, et Il vient les porter avec nous. Si la souffrance n’a pas de sens en elle-même, elle peut désormais être traversée et trouver un sens lorsqu’elle est reliée à celle du Christ qui vient la porter avec nous.

Dieu ne veut pas nous imposer son don. Il veut que nous restions libres de l’accepter ou de le refuser. C’est la raison pour laquelle Jésus se présente à nous dans l’humilité, la simplicité et la fragilité d’un enfant qui, de surcroît, va naître dans l’anonymat et la discrétion, à l’écart. C’est aussi pour que nous puissions accueillir son don que Dieu le présente à nous sous la forme d’un homme. Comment en effet, pour des hommes, recevoir quelque chose qui vient de Dieu (quelque chose de spirituel) si cela ne nous est pas donné sous une forme qui nous soit accessible, c’est-à-dire sous une forme corporelle ? Nous sommes des humains, nous comprenons donc le langage des humains, c’est pourquoi le cadeau de Dieu a pris visage humain et s’appelle Jésus. Pour que quelque chose de céleste, quelque chose qui est hors du temps et de l’espace, puisse nous être accessible, Dieu l’a soumis aux lois de l’espace et du temps. C’est pourquoi Dieu a déposé son don, sa grâce dans le ventre d’une jeune femme pour que ce don croisse et prenne une forme qui nous soit familière : la forme d’un homme.

Mais comment Dieu s’y prend-il concrètement, aujourd’hui, pour opérer cette transformation à l’intérieur de nous ? L’évangile de Luc nous donne un autre indice. Il nous dit que Jésus, à peine né, est « couché dans une mangeoire ». Le mot « crèche » vient d’ailleurs d’un mot francique – krippia – qui signifie « mangeoire ». La mangeoire évoque donc le repas eucharistique. Ce que veut nous dire l’évangéliste, c’est que ce nouveau-né, Jésus, sera celui qui, une fois devenu adulte, donnera sa vie en nourriture dans le pain eucharistique.
Pour nous communiquer sa Vie divine et que nous puissions l’accueillir en nous, Jésus prend des aliments ordinaires – le pain et le vin – et nous dit « Ceci est mon corps »… « Ceci est mon sang »… Des enquêtes nous disent que la moitié des Américains de moins de 15 ans sont déjà obèses parce qu’ils consomment trop de Coca-Cola et de pizzas. C’est la preuve que l’on devient ce que l’on mange. En communiant désormais au Corps du Christ à travers le pain eucharistique – comme on va le faire dans un instant – on fait alors corps avec Lui et c’est sa Vie qui vient nourrir et irriguer la notre. Il vient habiter en nous, et en même temps il nous reçoit en Lui : nous sommes désormais unis à la vie de Dieu. A chaque eucharistie, c’est le Ciel qui vient sur la terre, et c’est l’éternité que nous goûtons déjà ici-bas. C’est cela le « salut » et ce n’est pas moins que cela que nous célébrons à chaque eucharistie. Dieu veut faire de notre vie, de notre corps, sa demeure. En venant chez nous (dans notre monde), Dieu nous introduit du même coup chez Lui (dans l’éternité de son Amour), à condition que nous ouvrions notre cœur pour l’accueillir, et nos mains pendant la communion pour le recevoir sous la forme du pain eucharistique.

Célébrer Noël, ce n’est donc pas rappeler un événement du passé comme on célèbre un anniversaire ; c’est méditer sur le cadeau que Dieu continue de nous faire aujourd’hui au cours de chaque messe.
Mais ce don que Dieu nous fait appelle le contre-don. Ou pour le dire autrement : la grâce qu’il nous fait appelle « l’action de grâce ». Comment « rendre grâce » (c’est le sens du mot « eucharistie ») ? Comment dire merci ? Participer à l’eucharistie c’est notre manière à nous, chrétiens, de dire « merci » à Dieu pour son don et de nous imprégner de sa vie divine. C’est notre manière à nous, chrétiens, de recevoir de Lui, la Vie. Mais ce don ne nous enferme pas dans une relation fusionnelle et close avec Dieu. Ce don nous ouvre aux autres : ce que nous recevons de Dieu, nous sommes invités à le partager avec les autres autour de nous.

Frères et sœurs, un cadeau inestimable nous est fait cette nuit : Dieu vient partager notre vie, et nous donner la sienne. Nous pouvons devenir un avec le Christ, par le biais du sacrement de l’eucharistie que nous célébrons chaque dimanche. Lorsque l’on offre un cadeau à un enfant, il ne dit pas forcément merci, mais le plus souvent il dit « encore » ! Que nous soyons, nous aussi, comme les enfants qui disent « encore, encore… ». Venons à la messe chaque dimanche encore et encore… recevoir le cadeau que Dieu nous fait.

P. Jean-François Meuriot, mep
24 décembre 2012

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