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Ce que nous répètent les lectures de ce dimanche, à partir de points de vue différents, c’est une seule et même chose : que l’enfant n’est pas un droit, mais un don ; et parce que c’est un don qui nous est fait, nous en devenons responsables.

1. Le sens de la prière de demande

La première lecture (1Sm 1, 20-28) nous présente Anna et Elcana, les parents de Samuel. Anna était stérile, mais par sa prière elle a obtenu du Seigneur la guérison de sa stérilité (1S 1, 9s). Elle met au monde un fils auquel Anna et Elcana donnent le nom de Samuel – ce qui signifie « Dieu exauce » – et plus tard ils donneront naissance à trois garçons et à deux filles.
Arrêtons-nous un instant et disons quelques mots sur cette prière d’Anna. Le prénom « Hanna » est un mot d’origine hébraïque signifiant « pitié », sous-entendu : « Dieu a pitié d’elle ». Quel sens donner à la prière de demande ? Dieu connaît tout de nous ; il sait nos besoins ; il connaît nos forces et nos limites ; il sait ce qui est bon pour nous… La prière ne sert donc pas à faire connaître à Dieu nos désirs : il les connaît avant nous. Mais chaque fois que nous adressons à Dieu nos demandes, notre prière dilate notre cœur pour nous mettre en disposition de recevoir ce que Dieu veut nous donner. La prière ne change donc pas les situations : elle change de l’intérieur celui qui prie pour lui permettre d’accueillir la réalité de ces situations, et lui permettre aussi d’accueillir le don de Dieu dans sa vie.
Anna a demandé au Seigneur cet enfant qu’elle désirait mais qu’elle ne pouvait avoir. Et lorsque l’enfant arrive, elle le reconnaît comme un don de Dieu : « C’est pour obtenir cet enfant que je priais, et le Seigneur me l’a donné. » Et parce qu’elle reconnaît que son enfant n’est pas son enfant, que son enfant est un don de Dieu, elle le donne en retour au Seigneur en le présentant au prêtre Eli : « A mon tour je le donne au Seigneur. Il demeurera donné au Seigneur tous les jours de sa vie. » C’est une manière pour elle de reconnaître que son enfant ne lui appartient pas.
Chaque fois que des parents présentent leur enfant à l’Eglise pour qu’il soit baptisé, le jour du baptême, je dis aux parents : « … Aujourd’hui même, par le baptême, votre enfant ne vous appartient plus ; il n’est plus seulement votre fils ou votre fille, mais il devient aussi votre frère ou votre sœur en Jésus-Christ, car avec lui – à la maison ou à l’église – vous direz ensemble Notre Père… »

Dans l’évangile que nous venons d’entendre, on voit le jeune Jésus, âgé de douze ans, rester à Jérusalem alors que ses parents s’en retournent à la maison avec leurs compagnons de route. Au bout d’une journée de marche, ils s’aperçoivent qu’il n’est pas avec leurs parents et connaissances. Ils reviennent donc à Jérusalem et le retrouvent au bout de trois jour, assis dans le temple au milieu des docteurs de la loi, en train de les écouter et de leur poser des questions. La première parole que lui disent Marie et Joseph en le retrouvant, c’est la même phrase que disent tous les parents lorsqu’ils retrouvent leur enfant : Nous étions inquiets ! « Pourquoi nous as-tu fait cela ? Vois comme nous avons souffert en te cherchant, ton père et moi ! » Or, la réponse de Jésus est surprenante : « Comment se fait-il que vous m’ayez cherché ? Ne le saviez-vous pas ? C’est chez mon père que je dois être ! » Par là, Jésus invite ses parents adoptifs à comprendre qu’il ne leur appartient pas et qu’il s’enracine dans une autre paternité. Un enfant n’est jamais la possession de ses parents. Il est d’eux, mais il tient de Dieu son identité la plus profonde et unique. Que Jésus enfant soit retrouvé après trois jours renvoie, une trentaine d’années plus tard, aux trois jours qu’il passera au tombeau avant la résurrection ; trois jours où il semblera perdu pour ceux qui l’aiment. Oui, cet enfant leur échappe.

2. Un papa et une maman, fondements de la famille

Dans le contexte actuel, où de grandes lois sociétales sont en préparation en vue de transformer en profondeur notre civilisation, j’ai entendu récemment des partisans du mariage homosexuel dire, à propos de cet évangile : « Vous voyez, Jésus a bien deux pères », et de revendiquer par là le droit pour deux hommes ou deux femmes vivant en couple d’adopter des enfants. Force est de constater qu’à l’heure actuelle, les anthropologues ont fait l’inventaire d’à peu près tous les systèmes de parenté qui existent et qui ont existé sur terre. Mais ils n’ont jamais trouvé de familles « homoparentales » ; elles ne sont, nulle part, une structure légitime normale du système de parenté. Le mariage homosexuel et l’homoparentalité sont donc des créations sociologiques récentes spécifiques à certaines sociétés occidentales (cf. Maurice Godelier, « La famille en chantier, in Le Monde Magazine, 4 décembre 2012, p. 30).
Si, dans notre pays, le législateur commence à transformer à son gré les définitions qui structurent notre société, cela ne va entraîner que de la confusion. En effet, la définition universellement admise de la « famille (nucléaire) », c’est la réunion dans un même foyer d’un couple formé par un père et une mère, et leur progéniture, c’est-à-dire leurs enfants mineurs ou non mariés. Il est intéressant de noter que déjà, en 1949, l’écrivain britannique George Orwell, dans son roman avant-gardiste intitulé 1984, dénonçait les dangers du totalitarisme en montrant que pour transformer la société, les régimes totalitaires commencent toujours par modifier le sens des mots. Sommes-nous à l’aube d’un nouveau régime totalitaire qui ne veut pas dire son nom, lorsque le législateur propose de transformer les mots « père » et « mère » du code civil, pour les remplacer par les mots « parent 1 », « parent 2 »… et pourquoi pas, ultérieurement « parent 3 », ouvrant ainsi la porte à la polygamie ou à la polyandrie ?
Je me réjouis de voir à quel point notre société est prompte à se mobiliser pour la protection des forêts dévastées à l’autre bout de la planète, la protection des espèces animales en voie de disparition… Mais qui va prendre la défense de la famille constituée d’un homme et d’une femme, d’un père et d’une mère ? Notre société souffre-t-elle à ce point de schizophrénie qu’elle organise, d’un côté, un « Grenelle de l’environnement », mais que, de l’autre, elle n’a que faire de l’écologie du corps ? Il est de mauvais ton aujourd’hui de reconnaître que nos différences corporelles – le fait d’être un homme ou d’être une femme – sont fondatrices de notre nature humaine et qu’elles sont une richesse. Pourtant, ces différences permettent la complémentarité, et elles seules sont aptes à donner la vie : en effet, il n’y a pas d’humanité sans différence des sexes. Pour naître, tout enfant a besoin d’un père et d’une mère.
Pendant de longues années, les personnes homosexuelles se sont battues pour qu’on les reconnaisse comme des personnes à part entière. Cette orientation sexuelle est, chez beaucoup d’entre elles, source de souffrances. Et certains, aujourd’hui, voudraient proposer à nos enfants, l’union entre personnes de même sexe comme un choix de vie possible au même titre que l’union hétérosexuelle. Le catéchisme de l’Eglise catholique, tout en refusant l’homosexualité comme un choix de vie, dit explicitement que les personnes homosexuelles doivent être accueillies, respectées et aimées. Il est consternant de voir que ce sont d’abord des personnes hétérosexuelles qui soutiennent le « mariage gay » comme pour se dédouaner d’une homophobie passée virulente. Mais le meilleur moyen de lutter conte l’homophobie, ce n’est pas de faire la promotion du mariage homosexuel. Alors que les personnes homosexuelles militent aujourd’hui pour revendiquer leurs différences, que signifierait les assimiler aux couples hétérosexuels, alors même qu’existent d’autres contrats d’union dans notre législation.

3. Jésus, modèle dans notre relation à Dieu le « Père »

Ça n’a pas de sens d’affirmer que « Jésus a eu deux pères ». Jésus ne vient de Joseph et Marie : ce ne sont pas ses parents biologiques. Jésus vient de Dieu : il est le visage que Dieu prend lorsqu’il entre dans notre monde pour nous rejoindre. Or, dans la tradition judéo-chrétienne, Dieu l’Eternel n’est pas sexué. Mais parce qu’il choisit de se faire proche de nous dans l’histoire, parce qu’il choisit d’entrer dans l’espace et le temps, il ne fait pas l’impasse des lois qui ordonnent l’espace et le temps, et c’est pourquoi il naît comme tout enfant. On peut dire que Marie est devenue « la porte d’entrée » de l’Eternel dans le temps. Et en entrant dans la temporalité, le Dieu qui n’est pas sexué se présente à nous comme un être sexué : Jésus est un garçon. En entrant dans la spatialité et la temporalité comme tout enfant, le Christ Jésus a donc eu besoin d’un père et d’une mère : Jésus qui vient de Dieu a eu besoin, dans le registre terrestre, d’un père et d’une mère pour bénéficier, en tant qu’humain, d’un cadre affectif propice à sa croissance.
Lorsque Jésus nous parle du « Père » des cieux. Il désigne autre chose que ce « papa » qui l’aurait engendré biologiquement ou même adopté. Pour le dire autrement : Dieu n’a pas d’enfant.
On a tort, dans la vie courante, d’enfermer quelqu’un ou quelque chose dans une définition. Définir une personne ou un objet par lui-même, revient à restreindre la compréhension que l’on peut en avoir. Si vous me demandez de me présenter et que, pour ce faire, je me décris physiquement et vous dis mon prénom, cela ne vous avancera pas à grand-chose : d’autres me ressemblent peut-être ou alors portent le même nom que moi. Par contre, si je vous dis de qui je suis le fils, alors vous serez à même de pouvoir me situer. C’est l’approche qu’a eue Jésus pour nous dire qui Il est et qui est Dieu : Dieu est venu à la rencontre des hommes à travers un homme, Jésus. En cet homme Jésus, c’est Dieu qui nous dévoile un peu de son visage… qui se dévisage, qui prend visage humain. Jésus-Christ, c’est donc Dieu parmi nous. Père et Fils ne sont pas des mots qui décrivent deux individus dont le premier aurait donné la vie au second, comme l’homme (le géniteur) précède l’enfant (l’engendré). Père et Fils sont les seuls mots que nous ayons à disposition pour souligner la « relation » et la « contemporanéité » en Dieu. Le Dieu auquel nous croyons et auquel nous nous adressons est un Dieu de communion et donc d’Amour.
Aux côtés de Jésus, et à son école, ses disciples ont découvert petit à petit qui était Dieu : ils ont entendu Jésus leur dire que Dieu était un « Père » pour Lui, et qu’il leur fallait eux aussi s’adresser à Lui en l’appelant « notre Père… ». Jésus voulait ainsi nous montrer un autre visage de Dieu : un Dieu proche. Ils ont vu Jésus vivre une vraie relation filiale et de confiance avec Celui qu’il appelait son « Père ». Et Jésus est devenu le modèle à imiter dans notre relation à Dieu. Mieux que cela… c’est en faisant corps avec le Christ Jésus, que nous connaîtrons en vérité qui est ce Dieu que nous appelons « Père ».

P. Jean-François Meuriot, mep
30 décembre 2012

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